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Être auteur et ultra-marin: se former est un parcours du combattant - Par Frédéric Kocourek

Être auteur et ultra-marin: se former est un parcours du combattant - Par Frédéric Kocourek

Le 11/02/2020 à 13:58

Dernière catégorie professionnelle à avoir acquis, en 2011, le droit à la Formation continue, les Artistes-auteurs français ne sont pourtant pas tous logés à la même enseigne.

 

Lorsqu’on parle du droit fondamental, pour un auteur comme pour tout autre travailleur, de se former et d’acquérir des compétences nouvelles tout au long de sa vie, on fait trop peu souvent état des difficultés spécifiques que rencontrent celles et ceux de nos confrères qui vivent et œuvrent dans les régions d’outre-mer.

 

Ces difficultés sont fort nombreuses et pénalisantes au plus haut point lorsqu’il s’agit, pour un auteur, de planifier sereinement ce pan de sa carrière. Elles sont autant, sinon plus, génératrices d’empêchements que celles qu’il rencontre sur le champ de la diffusion de ses œuvres ou durant l’élaboration et le développement de son réseau professionnel.

 

Imaginons la vie d’un auteur vivant à Saint-Pierre de La Réunion, en plein cœur de l’Océan Indien, dans une région française de près d’un million d’habitants. Cet auteur veut avoir accès à des formations qualifiantes devant lui permettre d’élargir ses savoir-faire et de renforcer ses compétences. Il s’informe et que constate-t-il assez rapidement :

 

Plus de 85 % des formations qui l’intéressent et qui concernent son activité principale sont dispensés dans la région parisienne.

 

Sur les 15% d’offres restantes, la quasi-totalité des stages ont lieux dans les régions métropolitaines et, quand il s’agit de formation longues (au-delà de 35 heures) elles sont réparties sur plusieurs périodes ou semaines espacées dans le temps.

 

Il existe moins de 1% de ces offres potentiellement accessibles sur son territoire de vie. Il lui faut donc, pour se former, se déplacer loin (12 000 km), longtemps, et toute affaire cessante.

 

Le coût des transports, selon la période de l’année, peut-être exorbitant. Certains billets d’avion Paris/St-Denis de La Réunion dépassant allègrement mille euros. Il est alors fréquent de constater, avec dépit, que le montant des frais de transports dépasse celui du coût pédagogique du stage.

 

Le temps mobilisé pour se former devient une aberration. En effet, lorsqu’il faut ajouter à 35 heures de formation (l’équivalent de 7 heures par jour durant 5 jours, ce qui est la moyenne nationale) la durée effective des trajets aller et retour, il faut un certain courage et un minimum d’organisation. Dans le cadre des formations que je dispense depuis quinze ans, j’expérimente moi-même, dans l’autre sens et deux fois par an, le trajet proposé dans cet exemple. Voiture + Train + Métro + Avion + Voiture = 23 à 25 heures de voyage d’une seule traite… Les jours où tout va bien !... Soit, pour l’aller-retour, l’équivalent de 46 à 50 heures de transport. J’aurais ici pu prendre l’exemple d’un auteur antillais ou guyanais ; je vous aurais alors parlé des joies du décalage horaire qui vous met parfois dans de charmantes conditions d’apprentissage… Mais je pars volontairement du principe, servi aux auteurs par les administrations concernées, que « quand on veut, on peut ! ».

 

Du côté des organismes de formation desquels émanent les offres de contenus, les difficultés sont bien entendu tout aussi grandes. D’autant plus que nous sommes dans un secteur économique et marchant, censé être rentable, ou pour le moins équilibré financièrement, et qui est soumis depuis peu et de façon insensée au marché public et aux appels d’offres.

 

L’organisme métropolitain qui veut proposer un stage sur place (puisque le marché local pour le public dont il est question est inexistant) est rapidement confronté à deux ou trois obstacles dont il se passerait bien.

 

S’il ne dispose pas des ressources humaines et des compétence pédagogiques sur place, il lui faut transporter et héberger des formateurs métropolitains.

 

Il lui faut envisager le surcoût des budgets de ce stage (à contenu égal) par rapport au même stage qui se déroulerait à Paris. Un surcoût qui concerne au minimum les intervenants et leurs matériels pédagogiques.

 

Il faut mobiliser sur place et en amont des équipements techniques de dernière génération pouvant accueillir le stage dans les meilleures conditions.

 

Il faut trouver un « partenaire local porteur » pour pouvoir déléguer ou sous-traiter l’administration, la logistique et la gestion sur place (notamment la mobilisation ou la préparation des équipements techniques suscités).

 

Il faut enfin pouvoir connaître et utiliser les réseaux de communication qui vont lui permettre d’informer le public concerné de l’existence de la formation mise en place.

 

Je passe volontairement sur les détails du transport des matériels techniques ou sur ceux liés à la mobilisation de musiciens professionnels dans le cadre, par exemple, d’un stage de direction d’orchestre. Pour équilibrer les choses, partons ici, et toujours aussi volontairement, du principe servi aux organismes de formation par les administrations concernées : « on n’a rien sans rien ! ».

 

Dans tous les cas de figure, le coût horaire par stagiaire est considérablement augmenté, alors qu’il est plafonné dans le cadre de sa prise en charge par le fonds des artistes-auteurs et les services de l’Afdas. Il existera donc et presque systématiquement un reste à charge que l’auteur devra financer de sa poche, malgré ses droits acquis. C’est ainsi que l’on peut involontairement mais sournoisement inciter 10 auteurs réunionnais à prendre l’avion pour se rendre en métropole à un stage de formation parce qu’il leur coûte moins cher que s’il a lieu à deux pas de leur domicile ! Et je ferais sans doute le même choix si j’étais devant ce dilemme. Alors, pour calmer les ardeurs de l’auteur en question, les mêmes règles de gestion appliquées par l’Afdas précisent qu’un auteur ne peut être remboursé de ses frais de transport s’il existe un stage équivalent sur son territoire de vie et qu’il en choisit un autre.

 

Ne nous amusons pas trop de la chose, car, dans les deux cas, c’est l’auteur qui paye en partie de sa poche une prestation qui devrait lui être financée en totalité grâce aux droits qu’il a acquis en payant ses cotisations !

 

 

Des pistes à explorer :

On le voit, rien n’est simple. Mais rien n’est simple, jamais, pour un auteur. Alors c’est à nous, Organisations Professionnelles en charge de soutenir et d’accompagner les artistes-auteurs, qu’il incombe d’alerter les pouvoirs publics, les acteurs privés de la formation professionnelle, les Opérateurs de Compétence (l’Afdas pour les artistes-auteurs) et les organismes de gestion collective (Sacem, Sacd, Scam…) pour que les choses s’améliorent.

 

Certaines solutions existent, bien sûr, nous y avons œuvré, même si elles sont encore insuffisantes, voire imparfaites ; même s’il faut parfois les chercher longtemps avant de les trouver, et insister beaucoup avant d’espérer en bénéficier !

 

Je tiens à souligner cependant deux exemples concrets : Certaines collectivités territoriales (je pense par exemple à l’entité « Région » qui possède la compétence décentralisée et les pouvoirs de décision en matière de Formation Professionnelle), certaines de ces régions donc ont mis en place des aides à la mobilité pour les auteurs (pour peu qu’ils soient considérés comme des artistes, ce qui ne va pas forcément de soi partout !). Ces aides à la mobilité ne sont pas toujours systématiques, mais enfin elles existent et peuvent être mobilisées. Il suffit que l’auteur considère son entité régionale comme un partenaire plutôt que comme un obstacle dans son parcours professionnel. Il est de l’intérêt des élus locaux que leurs administrés aient accès à une formation de qualité pour leur permettre d’exercer leur activité, par choix et non par obligation, avec des perspectives de développement économique réelles, sur leur territoire de vie.

 

Encore une fois : La formation professionnelle pour tous, et tout au long de la vie, est un droit ! Sachons le réclamer lorsque certains, ayant mandat de veiller à son application, oublient de respecter et le droit et le mandat !

 

Je tiens à saluer également la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique (Sacem) qui, à l’initiative de son service de l’Action Culturelle et en étroite collaboration avec la Commission de la Formation Professionnelle de ses Sociétaires, a créé et mis en place en 2018 une aide dite de premier accès à une formation professionnelle pour les auteurs et compositeurs qui, faute d’avoir généré suffisamment de droit, ne sont pas ou plus éligibles au dispositif de prise en charge que gère le Fonds des Artistes-Auteurs de l’Afdas. Cette aide bénéficie chaque année à une centaine de créateurs qui peuvent ainsi accéder à un certain nombre de stages expertisés et validés par la Sacem pour la qualité pédagogique de leur contenu et les compétences « métier » des intervenants qui les animent. Il faut préciser cependant que cette aide ne concerne que le coût pédagogique du stage et non pas les frais de transport ou d’hébergement.

 

Mais enfin, en cumulant tous les possibles…

 

La procédure d’accès et la liste des stages 2020, dont certains ont lieu dans les outre-mer, sont consultables ici:

 

https://aide-aux-projets.sacem.fr/nos-programmes-aide/aide-aux-organismes-de-formation-et-de-professionnalisation-de-musiques-actuelles/consultation

 

Une information plus complète sur l’ensemble des dispositifs de financement et d’accès à la formation pour les auteurs fera l’objet d’un dossier détaillé dans la présente newsletter à l’issue du premier forum de la formation professionnelles des artistes-auteurs organisé par la Sacem (voir encadré). Ce forum qui se tiendra à Paris le 04 mars 2020, nous permettra d’y voir un peu plus clair à l’heure ou la réforme gouvernementale dans ce secteur se met en place, non sans difficulté.

 

Mon intime conviction :

 

Enfin, il me semble indispensable de conclure ce billet en partageant une intime conviction. L’un des chantiers d’avenir prioritaire à mettre en place, et pour lequel l’Unac milite fortement depuis de nombreuses années, est celui de la formation de formateurs ou d’intervenant qualifiés. Il s’agit désormais, pour faire avancer dans le bon sens ce dossier de la formation des artistes-auteurs, de s’atteler à ce que des auteurs de renom, issus de toutes les disciplines artistiques en lien avec l’écriture, s’engage à transmettre leur expérience et leur savoir-faire dans un souci d’apporter de la qualité et de la légitimité dans un secteur à fort enjeu économique, culturel et sociétal. Ce secteur, que l’on ne peut décemment pas laisser exclusivement à des marchands, c’est celui de la formation professionnelle continue. La mobilisation volontaire de nos pairs sur le sujet est urgente et vitale ! Il en va de l’avenir de nos métiers d’auteurs, de la sauvegarde et de la valorisation de nos répertoires tout autant que de la richesse et de la diversité des œuvres à venir.

 

Transmettre aux nouvelles générations d’auteurs l’amour de notre métier et le goût de le bien faire, dans un univers de contraintes sans cesse changeant, c’est affirmer toute l’importance qu’on lui accorde bien au-delà de soi-même.

 

Et pour cela aussi, quoi qu’on en pense ou qu’on en dise, il nous faut être formés.

 

 

Frédéric KOCOUREK

Auteur Dramatique, Scénariste et Parolier

Vice-Président de l’UNAC en charge du Comité Régions

 

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